18 août 2012

Vacances : au plaisir de converser avec ma spatule

Les vacances, quand on pense à ce qu’il signifie, à ce qui est vacant, le terme est discutable.
Comme si le principale de la vie est le travail…

Il est censé d’être une périodes du ralentissement d'activités et du repos. Pourtant le ralentissement peut être plus chargé que le rythme normal.  Le "slow-motion"  montre souvent ce que nous n’avons pas eu le temps de voir. Nous venons de constater comment les JO sont (désormais) impensables sans le video ralenti pour les arbitrages justes !

Les jeux ne sont que des jeux.
Dans la réalité, le temps ralenti n’est pas le temps "lent", mais un espace entrouvert vers des évidences qui nous ont échappées, occultées derrière l’essoufflement de notre mode de vie accéléré qui raccourcit de plus en plus les vacances.

 

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C’est pendant au moment tranquille de vacances, j’ai eu le temps de remarquer l’existence de ma spatule, un bout de bois m’accompagnant quotidiennement depuis 23 ans. Aucun ami, aucun membre de ma famille n’a resté autant de temps avec moi, si près. Elle m’a sauté dans les yeux soudainement par son vieillissement silencieux et lisse.

Je l’ai acheté à mon arrivé en France dans une boutique d’objets bazars, type " Trois-fois-rien". Avec quelques autres ustensiles, il faisait partie de mon kit de survie d’étudiant. Mon âge était plus tendre que maintenant, mais lui était un peu rugueux. Aujourd’hui, après 23 ans, moi, de moins en moins tendre et lisse, lui, de plus en plus lisse et douce.

Au toucher, c’est le soie. Combien de bain qu’elle a pris avec le gommage à la Spontex ? Des milliers ou des dizaines de milliers …
Quand je fais frôler mes doigts sur cet épiderme lisse de bois, ça glissent tout seul tout au long du manche jusqu’à la palette, sans bruit, sans obstacle comme l’expression du temps s’écoulant continuellement. L’appréhension de rencontrer d’éventuels petits échardes disparaît immédiatement. Le soie de bois donne envie de frotter contre mes joues à la même manière qu’avec un textile tout doux.

 

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Arrivé au bout de la palette, les fibres de bois, désagrégées par un usage de longue date, font presque comme des poils de velours. Le bout souple et arrondi légèrement, cette spatule racle même mieux qu'une Maryse.

La fortune du bois n’est pas seulement à toucher pour se protéger des mauvais sorts, mais aussi à affectionner l’enrichissement qu’il nous promet avec le temps. L’usure de bois apporte en générale un aspect réconfortant.
La silhouette lisse de ma spatule est un portrait de l’époux de son environnement : l’humidité, l’eau et l’air, avec leurs particules flottants compris, la crasse de touchers de main… tous ces "impuretés" se sont consacrés à la richesse du bois usé.

Son parcours n’était pas toujours tranquille. Comme notre peau témoigne le vécu de notre corps, le bois est aussi marqué par son passé.

 

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Le premier incident.
Aux premiers jours de ma vie indépendante hors maison familiale, faire la vaisselle m’était une des choses les plus horribles du monde. Il m’arrivait d'abandonner les vaisselles dans l’évier. En les redécouvrant des jours après, tiens, le bout de manche plongé dans l’eau a été…pourri... (L’impression que je mets mon honneur en péril ici en me dévoilant, mais, ce n’est qu’une erreur de jeunesse et c’est du passé !)
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Où étais-je partie alors que la poêle se brûle ?
A répondre au téléphone qui s’ensuite naturellement à la parlote interminable jusqu’à l’arrêt brutal par les narines alarmant d’odeur de brulure ? Ou, en train de pratiquer mon vieille habitude de faire plusieurs choses en même temps, la cause idéale pour « animer» la cuisine : brûler les casseroles, les débordements de bouillon et les poêles qui fument … ?

 

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Je ne sais même pas quand c’est arrivé cette fissure. Heureusement ce n’est pas trop profonde. D’ailleurs, ça fait plutôt chic, comme une cicatrice sur le visage d’un soldat. J’aime bien. Ce sera beau comme celui d’un vétéran.

Quelle est la durée de vie moyenne d’une spatule de cuisine ? Peut-elle aller plus long qu’un humain ? A 23 ans, elle est encore jeune et assume parfaitement sa mission, même de mieux en mieux.
Je ne pense pas d’être une fétichiste, mais avec l’histoire et le sens que je lui dédicace, l’attachement s’accroit. Ça y est, elle est partie avec moi pour encore bien longues années. Ce soir même, l’attendent quelques missions à accomplir. Toujours mêmes taches, mais ce soir, je la verrai différemment.

L’attitude Slow-food englobe la vision en mode slow-motion, elle permet de découvrir la profondeur des choses simples. La matière devient expressive, la matérialité touche la spiritualité. Ce plaisir de converser avec l’esprit de la matière du monde est une histoire de cuisine.

Posté par Luna k à 14:56 - - Commentaires [8] - Permalien [#]
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Commentaires sur Vacances : au plaisir de converser avec ma spatule

  • Ah, ça me rappelle les planches à découper chez mon père, vieilles de plus de soixante ans et témoins aussi de leur propre vie. Elles ont débuté comme simples bouts de bois taillé en carré plus ou moins net par mon grand-père. Elles ont sans doute encore un bel avenir devant elles!
    Merci pour ce billet et ces impressions!

    Posté par fujiia, 18 août 2012 à 18:05 | | Répondre
  • Quelle charmante histoire! Merci!

    Posté par jojo, 18 août 2012 à 22:24 | | Répondre
  • moi aussi j'adore ces "complices" "compagnons" qui vieillissent en même temps que moi; on se comprend si bien...

    Posté par louise Blais, 19 août 2012 à 03:36 | | Répondre
  • Fujiia,
    Wow, plus de soixante ans ! Elles doivent prendre une sacrée personnalité !
    Quand on pense, c'est quasiment une grâce, ces rencontres avec des bout de bois et faire un long chemin ensemble avec eux.

    Jojo,
    C'est à vous que je remercie d'avoir lu mon billet.

    Louise,
    N'est ce pas ? Les objets "inanimés" ne sont pas si inanimés que l'on le pense. Ils sont simplement silencieux.
    Leur avantage,c'est qu'ils causent moins de problemes que le (la, les) compagnon(s) humain(s)...

    Posté par Luna, 19 août 2012 à 11:51 | | Répondre
  • Elle est belle ta spatule... belle de tout ce que tu lui a fait vivre... c'est vrai que je regarde plus ma planche à découper ou un couteau mais je pense aussi à ma spatule reçue étudiante de ma grand-mère, je l'ai récupérée toute brune et collante d'huile d'olive, elle était pendue à la "cuisine des conserves", celle où elle préparait les fois gras et a donc connu en spectatrice toutes les préparations: il lui a fallu quelques semaines avant de perdre son aspect désagréable, elle est maintenant toute douce!

    Posté par VanessaV, 19 août 2012 à 14:07 | | Répondre
  • Hé, Vanessa,
    Si on lui demandait commeent ta grande mere faisait du foie gras ? Elle se mettrait à en parler ? (pour rire)

    Posté par Luna, 20 août 2012 à 22:42 | | Répondre
  • C'est beau tout ce que tu dis. Ça me fait penser à la cuillère en bois de mon grand père. Elle était bien plus usée que ta spatule, car il ne restait qu'un moignon de cuillère au bout du manche ! Et je l'ai toujours vue à l'état de moignon, même quand j'étais petite. Alors je pensais que c'était un modèle spécial, jusqu'à ce que je m'aperçoive, vingt ans plus tard, que c'était une cuillère en bois normale, mais qu'elle était ainsi à cause de l'usure. Mes grands parents s'étaient mariés vers 1920. La spatule a duré jusque dans les années 1980... Toute une vie d'homme, oui.

    Posté par Marie-Claire, 24 août 2012 à 17:02 | | Répondre
  • A Marie-claire,
    Eh, oui. le vivre des hommes et le vivre des objets se mêlent. D'ailleurs,le bouddhisme dit l'homme n'est pas un sujet supérieur à un objet.
    j'aime cette idée.

    Posté par Luna, 25 août 2012 à 17:38 | | Répondre
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