02 mars 2011

Ce qu’un goût laisse sous-venir : Récit d’un syndrome de Proust

Pendant que M. Proust goûte une madeleine trempée dans le thé,
moi, je bois du lait à l’aluminium. Et les spectres…

 

 

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Marcel Proust. Son roman "A la recherche du temps perdu" est un des romans les plus importants dans l’histoire de la littérature. S’il y a un motif de plus qui le fait connaître même chez les non-littéraires, c’est sa « saveur d’une madeleine trempée dans le thé». Les biologistes ont mis aussi le nez dedans, découvrent l’intérêt scientifique et diagnostiquent un syndrome sous un nom intrigant «Syndrome de Proust». Le phénomène concerne les interactions physico-chimiques entre la mémoire et le sens gusto-olfactif.
Chacun de nous a des souvenirs vifs, et d’autres virtuels, ces derniers restant endormis au fond de la mémoire. Dans certaines circonstances, ils remontent et frôlent furtivement la surface en nous emportant vers un temps passé. D’un autre point de vue, c’est le temps passé qui nous sous-vient.
Il arrive souvent qu’une odeur nous envoie une volute d’une réminiscence -que l’on croyait- perdue. Le sens gusto-olfactif est particulièrement réveilleur des mémoires les plus profondes et inattendues. Le goût et l’odeur imbibés dans une souvenance ne se sèchent presque jamais, il suffit d’un effleurement, cela entraîne un paquet d’émotions et images perçues dans le temps passé. C’est pourquoi le moment culinaire dans la littérature est souvent le moteur d’une histoire psychologique et intime.
Bien qu’une réminiscence ne comporte pas tous les détails de ce qui s’est passé, elle a une capacité merveilleuse de réactualiser la sensation du moment, le sentiment d’un plaisir ou d’une peine, quelle que soit son ancienneté. Malgré quelques fragments à l’éclat vif, l’allure de ce type de mémoire est filante. La narration sert souvent à fixer les spectres du temps passé.

 

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Tout le monde a les expériences proustiennes. J’en ai une à raconter : Comment je l’ai apprivoisée pour faire un remède contre (ou pour) la mélancolie ?
C’est l’histoire d’un rituel personnel pour consoler l’état «d’âme vague» où les cafards, les soldats du spleen me grimpent et les boucliers de morale se baissent. Il se passe en réclusion, dans ma cuisine chaude. Assise au coin du réchaud allumé, je chauffe du lait entier dans une petite casserole en «aluminium» -le four à micro-onde reste spectateur. Je verse le lait brûlant dans une grande tasse épaisse transparente ou blanche. Avant qu’il ne se refroidisse, je me dépêche d’en prendre de petites gorgées retenues, car trop chaud à boire franchement. Alors, au même moment que l’intensité de brûlure me monte au cerveau, la vapeur blanche humide et chaude me porte l’odeur touffue de vache en caressant le visage presque enfoui dans la grande tasse. Malgré la délectation moelleuse, je ne ferme pas les yeux. Le regard rivé au fond de la tasse, j’apprécie la lumière étincelante sur le blanc lacté de l’horizon, flouté par la vapeur. La forte chaleur humide, la richesse grasse du lait me procurent une sorte d’ivresse où je puise le réconfort d’enfance à la maison familiale. Une ivresse provoquant la chute ou l’abandon dans la «douceur-blancheur».

 

 

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Si cet enivrement me fait souvenir un bonheur de «MON» enfance, l’odeur de casserole en aluminium captée dans le lait y joue un rôle important. Ce souffle d’aluminium me dessine, malgré sa toxicité, un trait singulier distinguant de l’expérience lactée que tous les enfants vivent par la tendresse, la pureté de lait. A cette époque où la vie était moins inox, les ustensiles en aluminium faisaient chaleureusement et dignement partie du paysage de la cuisine. J’ai su repérer cette odeur métallique dans le velours de lait en l’identifiant comme le lait de chez moi.
Quand j’étais petite, mon père travaillait dans une société laitière, ainsi je me suis familiarisée avec le laitage beaucoup plus tôt que d’autres Coréens. À cette époque, le lait de vache n’était pas encore généralisé dans le pays. La consommation quotidienne du laitage était une chose qui me différenciait des autres enfants. Souvent les adultes m’appelaient d’un ton cajolant «mon enfant mignonne buveuse de lait (de vache)», j’ai même l’impression qu’il y avait une odeur de lait dans la maison. Une source de lait chez moi...En aurais-je fait une idée qu’une grande vache vivait chez moi ?
Les soirs d’hiver, boire le lait chauffé par le soin de ma mère qui, loin des images de vache généreuse, n’était pas trop douée des expressions maternelles, m’était un moment privilégié de communion intime et affectueuse. J’ai dû être éblouie par le visage de la mère blanche comme le lait. Dans mon souvenir, derrière son visage jeune fascinant, toute la pièce de cuisine s’illumine. Normal, car c’est un souvenir flottant sur un îlot clos, déconnecté du temps, qui brille dans la profondeur obscure de ma mémoire. Est-ce ce temps-là que Proust a perdu ?
Je bois du lait chaud à l’aluminium pour rappeler ce vaisseau spatial flamboyant venant de loin, des années-lumière dans l’espace de la mémoire. Je regarde la luminosité de ma mère et de la cuisine de ma maison familiale, la lumière fragile comme la bioluminescence d’une luciole, mais ses fragments sont éblouissants comme un éclairage d’un studio de photo. Cette luminescence blanche me restaure l’âme.

 

 

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J’ai Quand j’ai vu pour la première fois le rayon laitage dans un supermarché à Paris, cela m’a fait une impression étrange. Jamais vu autant d’étendue de blanc de lait ! Je n’ai pas tout de suite compris pourquoi j’en ai senti une jouissance quasi organique. Sans être consciente, je me suis livrée à la découverte lactée et fait la connaissance avec plein de produits laitiers dont j’ignorais l’existence, non seulement du lait, mais aussi toutes sortes de yaourts et de fromages.... Alors, un schéma mental simple et clair est établi : le lait ruisselle ici, ça peut donc être chez moi grandi.
L’odeur qui rappelle la maison d’enfance, pour moi ce n’est pas le parfum de Kimchi ou de Denjang (Miso), les aliments typiquement coréens, c’est plutôt l’émanation du lait chaud. Car c’était un signe de chez moi qui se distinguait des autres. Dans ma famille, on mangeait souvent du riz au lait, ce que nos contemporains considéraient aussi immonde que le riz au coca-cola ! À mon age adulte, je retrouve cette «source» de chez moi, dans un pays étranger. Drôle de trouvaille du temps passé, drôle de reconstitution du temps perdu.

Nous pensons que le temps et les lieux sont les coordonnées fixes afin qu’ils soient nos références fiables spatio-temporelles. Vaine croyance, il suffit d’une volute d’odeur ou un soupçon de saveur pour que cet ordre évident bascule. L’expérience unique d’une saveur ou d’une odeur fonde dans notre mémoire une réserve d’histoire qui ne tarit jamais. Elle est peuplée de personnages enrichis en couleur avec le temps et il s’y passe quelque chose d’émouvant. Écrire sur les interactions entre la gustation et l’affection sous un temps révolu est une expérience littéraire où la réalité devient flottante.

 

L'article écrit pour le web magazine "Fureur des Vivres" Mars 2011

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Commentaires sur Ce qu’un goût laisse sous-venir : Récit d’un syndrome de Proust

  • Sniffff, je n'arrive pas à lire la suite...

    Posté par Ciorane, 03 mars 2011 à 09:02 | | Répondre
  • De la madeleine-souvenir à l'aliment-doudou, il n'y a en effet qu'un pas. L'un comme l'autre sont un remède aux brumes qui nous encombrent l'âme parfois. L'aliment-doudou sera une madeleine de Proust en gestation ou ne sera pas, à la différence de la madeleine qui sera toujours source de réconfort.

    Posté par Tit', 21 mars 2011 à 12:10 | | Répondre
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